16 janvier 2017

Tout (ou presque) sur Christophe Colomb


Christophe Colomb.
Ils étaient 87. Un an de vivres dans les cales. Et l’aventure comme seul moteur. Le 3 août 1492 au matin, trois caravelles quittent le port de Palos de la Frontera, à Huelva, dans le sud de l’Espagne. A leur tête, Christophe Colomb, la quarantaine, qui voit là s’exaucer le rêve de toute une vie.
Pétri de lectures classiques, la tête pleine des mythes nés des récits de Marco Polo, Colomb sait que la Terre est ronde et il entend rejoindre les Indes, l’Asie, en filant droit vers l’ouest. Direction : Cipango (le Japon), Cathay (la Chine) et leurs richesses infinies. Voilà plus de quinze ans que Colomb s’échine à convaincre de la pertinence de son projet. On imagine l’excitation qui est la sienne, alors.

Colomb ment sur les distances parcourues pour ne pas effrayer ses marins

Les trois caravelles.
L’histoire est connue. Mais elle a été lissée, améliorée, par les générations successives. Abîmée, aussi. Les massacres, l’esclavage… Tout cela est loin, encore, en ce 3 août. La seule certitude, ce sont les Canaries. Après… Ce sera l’inconnu.
On a la Nina, quatre mâts, 60 tonneaux, des voiles triangulaires et pour elle son agilité à se mouvoir sur les flots. Puis la Pinta, un poil plus grande, des voiles carrées, la plus rapide. Et la Santa-Maria, difficile à manœuvrer avec ses 120 tonneaux. Ces trois navires, après une escale aux Canaries, où il a fallu réparer le gouvernail de la Pinta – ça commence bien ! – perdent de vue la terre le 9 septembre.
Très vite, l’équipage s’inquiète. On va tomber dans le vide, être mangé par les monstres marins, buter contre les grandes barrières de feux qui, c’est bien connu, bordent les limites de la Terre… Colomb, pour calmer les esprits, ment régulièrement sur les distances parcourues. A la baisse. Quelques lieues enlevées tous les jours au décompte officiel… A une époque où l’on ne voyage qu’à la boussole et au quadrant, c’est très faisable.
L’ennui, c’est que s’il peut tricher sur le chemin, il ne le peut pas sur les jours qui passent. Les marins, impatients, lorgnent tous ces petits signes repérés sur la mer. Là, des herbes qui flottent. Ici, des bouts de bois. Dans le ciel, des oiseaux. Autant d’indices tendant à prouver que le rivage n’est pas loin. Mais autant de signes déçus, à chaque fois. Ces fausses joies accumulées rendent tout ce beau monde nerveux. Ça complote, grogne contre Colomb, ce fou idéaliste qui mène les bateaux au désastre, forcément.

Rodrigo de Triana est la premier,
dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492,
à apercevoir la terre.
« Terre ! Terre ! », dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492

Le 8 octobre… non rien, juste un canard. Mais, dans la nuit du 11 au 12, enfin, Rodrigo de Triana entre à jamais dans la postérité en étant le premier à crier « terre ». La flottille accoste aux Bahamas, sur l’actuelle île Watling (San Salvador). Pas question, pour autant, de s’y attarder. « Je ne veux pas perdre de temps et voir si je peux toucher Cipango », écrit Colomb.
Les trois caravelles poursuivent donc leur route, d’îles en îles, nombreuses dans la région. Souvent, des indigènes se montrent sur les plages. Leur premier réflexe est de fuir. Le second est de se laisser saisir par la curiosité, l’adoration… Ces hommes blancs, barbus, montés sur ces maisons flottantes… Ces sont forcément des dieux, tombés du Ciel… Les pauvres, s’ils savaient.
On en voit, plus audacieux que d’autres, venir en canoë aborder ces êtres étranges. Ils sont « nus comme leur mère les a faits », ainsi que les décrit Colomb. Ils sont pacifiques, curieux de tout, s’enthousiasment pour le moindre troc : des petits morceaux de vaisselle ou de verres cassés, contre du coton, des perroquets multicolores. La fascination est réciproque, mais la force est du côté des Européens. Colomb demande expressément à ce qu’on respecte les « Indiens ». A terre, quand avec ses hommes il visite les villages désertés, il veille à ce que rien ne soit volé, ni même déplacé. L’Europe découvre alors le hamac – on ne remerciera jamais assez ces Amérindiens pour cette invention magique.

La Navidad comme premier fort, en Haïti
Cathédrale, actuelle, de Cap Haïtien, où fut fondé le premier
fort, La Navidad.

Le 28 octobre, Colomb débarque à Cuba. Il pense avoir touché le continent. La Chine, si fameuse Chine dont parlait Marco Polo… Il n’en démordra pas avant longtemps : ici, c’est l’Asie. Comment imaginer qu’il puisse s’agir d’un nouveau monde, un vrai… Quelques éclaireurs sont envoyés à l’intérieur des terres. Ils en reviennent avec des récits fabuleux – des villages de près de 1000 habitants, des contacts toujours cordiaux, eux qui sont accueillis comme des dieux… Mais pas d’or, rien de bien précieux. C’est ennuyeux. On est là pour ça, quand même, faudrait voir à ne pas l’oublier. La tension monte, parmi les Européens. Pinzon, la capitaine de la Pinta, s’impatiente. Il prend ses distances avec Colomb, sur la Santa-Maria, et s’égare fort opportunément. De l’or, vite, de l’or.
Puis, le 5 décembre 1492, voilà Haïti (Hispaniola). Les mêmes jeux. La fuite des autochtones, d’abord. Puis les échanges de babioles. « Ils n’ont pas d’armes, sont tous nus, n’ont pas le moindre génie pour le combat et sont si peureux qu’à mille ils n’atteindraient pas trois des nôtres », remarque Colomb. Il rajoute juste après une phrase qui, a posteriori, donne quelques sueurs froides : « Ils sont donc propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tout autre travaux qui seraient nécessaires. » Ça rigole moins, du coup, hein ?
Le soir de Noël, la Santa-Maria s’échoue. De cet accident naît le premier établissement européen du « nouveau monde », La Navidad, aujourd’hui non loin de cap-Haïtien, en Haïti.
Colomb y laisse 39 hommes et, dès le 16 janvier 1493, remet le cap vers l’Espagne. Le retour est difficile, avec de nombreuses tempêtes. Les marins pensent ne jamais revoir leurs terres natales. Pourtant, le 18 février, ils voient la terre. Ils n’ont aucune idée d’où ils se trouvent – pas de GPS à l’époque. Ils apprennent que ce sont les Açores. Ouf, c’est la bonne route. Un mois de plus et, le 15 mars 1493, c’est le grand retour en Espagne. Il faut imaginer l’effet produit, sur la foule, par ces Indiens qu’on a ramenés, ces perroquets. L’Histoire est en marche. Plus rien ne pourra l’arrêter.

Fils de tisserand, découvreur dans l’âme

Diego Colomb, fils de.
Colomb, lui, sitôt à terre, ne songe qu’à repartir. L’homme est fascinant. Petit-fils de paysan, fils de tisserand, né à Gênes, sans doute, il vient de nulle part et, aujourd’hui, parle aux plus grands. Les Rois catholiques pour commencer, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Il a obtenu d’eux des garanties considérables sur ses futures découvertes, un titre de vice-roi, une proportion, importante, sur tout ce qui reviendra des « Indes »…
La fortune l’attend, assurément, et ne comptez pas sur Colomb pour cracher dessus. Question de principe. Pour autant, autre chose que l’argent l’anime. Colomb, en bon homme de la Renaissance qui s’installe, a soif de découverte et d’aventures. Empreint de religiosité, il veut apporter la foi catholique aux Indiens, pense que cela se fera tout seul, sans heurt. Il a surtout en lui un vieux rêve : participer à la libération des Lieux saints, Jérusalem. L’argent du négoce « transatlantique » (appelons cela ainsi) servira à cela. Financer cette nouvelle croisade qu’il appelle de ses vœux. En bon pragmatique qu’il est, il entend aussi assurer l’avenir des siens. Ses frères Bartolomé et Giacomo, ses fistons Diego et Fernando. On le verra, au soir de sa vie, impotent, atteint de goutte et la vue de plus en plus basse, lutter pied à pied, pour faire valoir ses droits.
C’est que, forcément, la roue du destin tourne. En attendant, Colomb repart, avec 17 navires et près de 1500 hommes, le 25 septembre 1493. Il longe la Dominique, puis la Guadeloupe, Saint-Martin, Porto-Rico, avant de remonter vers Haïti et le fort de La Navidad. Il y arrive le 25 novembre… pour y découvrir l’horreur, lui qui avait « vendu » à ses hommes moult merveilles.
Des 39 compagnons laissés moins d’un an plus tôt, il n’en reste aucun. Que des corps en décomposition, le camp en décomposition. Le choc est terrible. Tu parles d’un jardin d’Eden… Les nouveaux venus ont la vengeance à la bouche envers les Indiens qui ont fait cela, le cacique Caonabo en tête. Colomb, lui, se veut conciliant. Son rêve est plus grand que cela.

La Isabela, pour oublier l’échec de la première colonie

Ruines de La Isabela, en République dominicaine.
En janvier 1494, il fonde La Isabela un peu plus loin, près de l’actuelle Puerto Plata, en République dominicaine. Puis, en s’enfonçant dans l’intérieur des terres, un troisième fort, Saint-Thomas. Colomb poursuit quant à lui ses explorations maritimes – Jamaïque, puis Cuba. Il ne revient à La Isabela qu’en septembre. Pour y découvrir qu’en son absence on y a mené la belle vie. Des choses pas forcément jolies-jolies avec des Indiennes… Forcément, cela crée des tensions avec les autochtones.
Colomb tente de reprendre la main. C’est difficile, d’autant que le site choisi pour l’implantation n’est pas franchement idéal. Rajoutez un petit séisme sur tout ça et comprenez que le brave Colomb y use sa santé (mais pas trop son moral, à toute épreuve). Il renvoie les fauteurs de troubles en Espagne, tandis qu’il s’échine à remettre la colonie d’aplomb. C’est une grave erreur : en Espagne, où tout se joue, ses ennemis s’en donnent à cœur joie contre lui. Calomniez, calomniez, il en restera bien quelque chose…
Le 11 juin 1496, Colomb est finalement de retour en Espagne, avec Caonabo prisonnier avec lui. Son frère Bartolomé le remplace, sans plus de succès, à La Isabela. Colomb met presque deux ans avant de pouvoir repartir, pour un troisième voyage. Il prend le large le 30 mai 1498, passe par Madère, puis file au sud, jusqu’au Cap Vert, avant de remonter par les côtes du Venezuela et du Panama pour, enfin, revenir à La Isabela. Nous sommes le 31 août 1498, et il est plus que temps. Le frérot galère face aux Indiens révoltés – le temps où ils pensaient avoir affaire à des dieux est déjà loin ! – et face aux insurrections des espagnols eux-mêmes, menées par Francisco Roldan.

Colomb mis aux fers et renvoyés en Espagne
Et le vainqueur est... Amerigo Vespucci.

Le grand-œuvre de Colomb commence largement à lui échapper. Sa colonie est un désastre, l’or n’est pas franchement au rendez-vous – pas autant qu’il le voudrait -, les cabales contre lui se multiplient en Espagne et bon nombre de ses anciens compagnons parcourent les mers à la découverte de nouvelles terres. C’est le cas d’un certain Amerigo Vespucci, par exemple, qui flirte avec le Honduras et le Yucatan dès 1497-1498.
A la fin de l’année 1500, les Rois catholiques envoient sur place Francisco Bobadilla avec la charge de gouverneur, ayant pouvoir sur tous. Tous… y compris Colomb. Le désaveu est terrible. Les trois frères Colomb sont bientôt arrêtés, mis aux fers, et renvoyés en Espagne.
Infatigable, Colomb parvient à faire (un peu) valoir ses droits. Il est libéré et repart, en mai 1502, pour un quatrième, et ultime voyage. Après la route habituelle des Antilles, il longe le Honduras en août et septembre. Les Indiens aperçus à cette occasion semblent d’une tout autre trempe que ceux des îles. Plus riches, mieux vêtus.

D'échecs en échecs pour son ultime voyage

En janvier 1503, c’est le Nicaragua et la Costa Rica. Colomb y fonde la colonie de Belen, sur la côté de Veragua. Les autochtones résistent. Les combats sont durs. Les massacres sanglants. Colomb mate tout ça, - colmate plutôt - et repart. La suite n’est qu’une succession de galères. Des tempêtes en veux-tu en voilà, des Indiens pas commodes. Colomb, ballotté par ces coups du sort successifs, est tel un boxeur presque KO. Il va d’îles en îles, malade en plus, sans plus beaucoup de prise sur les événements. Sans ressource, il revient en Espagne le 7 novembre 1594. Pour ne plus en repartir, passant les dix-huit qui lui restent à vivre à tenter de faire valoir ses droits. Le vieux marin, à défaut de pouvoir continuer à arpenter les océans, se bat à coups de lettres et de suppliques. Il meurt le 20 mai 1506, à 55 ans.

A lire
Christophe Colomb, par Marie-France Schmidt
Christophe Colomb, la découverte de l'Amérique, journal de bord

10 octobre 2016

Marie Piselli se pose avec Eclat chez Galry, rue de Verneuil

Après avoir exposé tout l’été à Draguignan, Marie Piselli arrive maintenant à Paris, avec son exposition Eclat, destinée à porter un regard neuf sur la notion de l’enfermement.


Marie Piselli.
Une prison, c’est toujours impressionnant. Cela l’est quand elle grouille de ces petites et grandes misères humaines entassées là. Cela l’est sans doute encore davantage quand, désaffectée, elle résonne du vide qui s’installe. C’est comme si, alors, des centaines de fantômes en prenaient possession. On appelle cela l’imagination au pouvoir, la rêverie, comme vous voudrez.
Quand on est artiste, cela donne des idées, forcément. Chez Marie Piselli, tout débute donc quand, en 2014, elle visite l’ancien centre pénitentiaire de Draguignan, sa ville d’origine. Cela fait immédiatement « tilt » dans son esprit : émue par l’âme de ce lieu chargé d’émotions, la plasticienne est en effet convaincue que notre monde contemporain vit une période de mutations, marquée par des « crises » et par un « état d’urgence » profond qui, si l’on veut bien se donner la peine d’un peu d’optimisme, a tout d’une… « renaissance ».

De Hop...e à Eclat

Adepte des onomatopées/jeux de mots, elle imagine alors Hop…e, une exposition destinée à s’installer à la Chapelle de l'Observance, à Draguignan. Hop…e comme « hop, hop, hop, on se bouge » et Hop…e comme « hope », espoir en anglais, vous l’aurez compris… Ode à l’ouverture critique, sur le mode « entrez, n’ayez pas peur, réappropriez-vous l’endroit, il sera ce que vous déciderez qu’il soit », Hop…e, après avoir fait le bonheur des Dracénois jusqu’en juillet dernier, arrive maintenant à Paris, sous le titre de « Eclat », présenté chez Galry, au 41, rue de Verneuil à Paris, jusqu’au 12 novembre 2016.

Fragments de pieds
Avant j'étais une fée...

L’idée est, là encore, d’offrir une porte de sortie vers l’espoir… Plutôt, de la proposer, car tout est subtilement présenté. « J’aime venir chatouiller les émotions des gens, s’amuse Marie Piselli. Qu’ils voient, qu’ils regardent, qu’ils réfléchissent à ce que je leur suggère et, ensuite, suivant leur envie, leur humeur, qu’ils en fassent ce qu’ils veulent, en y portant l’analyse de leur choix. »
Ainsi, parmi les œuvres exposées, outre d’authentiques objets issus du milieu carcéral, pour la première fois autorisés à être montrés au grand public, on trouve par exemple des « fragments de pieds nus »… « Sont-ils les siens (ceux de Marie Piselli, Ndlr), les nôtres à la poursuite de la liberté, ceux des prisonniers, ou encore ceux des migrants ? s’interroge Leila Voight, curatrice de l’exposition Éclat. Marchent-ils sur l’eau ou dans les airs ? » Excellente question que pose Leila Voight. Ces fragments de pieds, sont-ils dans la droite ligne de ceux d’un Cro-Magnonn, comme on en retrouve dans la Grotte Chauvet, auquel cas c’est un formidable signe d’espoir – j’étais là il y a plus de 22.000 ans et, d’une certaine manière, j’y suis toujours – ou sont-ils la dernière trace laissée sur le sable par un pauvre homme suicidaire dont, plus jamais, on ne retrouvera la place. Ce qui est admirable, c’est que c’est à chacun de se faire son opinion. Ce qui l’est plus encore, c’est sans doute que cette opinion sera amené à être modifier à gré des multiples visites que l’on pourra faire. A voir jusqu’au 12 novembre 2016, à Paris.

Eclat
Galry
41, rue de Verneuil
Jusqu'au 12 novembre 2016


01 juin 2016

Elle, Verhoeven dans la veine chabrolo-hitchcockienne

Parfait dans la maîtrise psychologique de ses personnages, Paul Verhoeven pèche par un excès de facilité dans le déroulé du scénario. Cela nuit grandement à la crédibilité de l'ensemble.


On n'y croit pas une seconde. Certes, le cinéma n'a pas à être le reflet de la réalité - surtout pas d'ailleurs - mais bon... Croire un minimum à ce qu'on nous propose peut quand même aider, de temps en temps. Les critiques sont plutôt bonnes, donc admettons naviguer à contre-courant. On est passé à côté d'Elle. Comment ça, ce ne serait pas la première fois ?

Pas crédible du tout

A aucun moment, on a accepté le postulat de départ, offert par Paul Verhoeven. Au début, même, on l'avoue : on a été gêné par le jeu d'Isabelle Huppert - on est gêné de notre gêne. Car, évidemment, c'est pas n'importe qui Isabelle. On ne peut pas la soupçonner d'être mauvaise actrice. Fou-fou qui penserait cela.
Alors quoi ? Pas crédible cette histoire de working girl agressée et violée, chez elle, par un inconnu cagoulé ? Bah... non. Le cadre global de cette histoire sonne faux, de bout en bout. A commencer par la réaction d'Isabelle Huppert devant un tel drame... Même chose avec les développements qui suivent, et dont on ne peut pas trop parler.

Dans la veine chabrolo-hitchcockienne
En bas, le chat. En haut, Isabelle Huppert.

Mais, à défaut de disséquer le scénario, et dire ce qui nous chagrine, au moins peut-on s'arrêter sur le travail de Verhoeven. Il livre un film très français, avec les gentilles scènes de bouffe familiale qui commencent à lasser un peu. Un brin chabrolien, en somme, mâtiné de Hitchcock pour le suspense et le huis-clos. Classique, donc. Et pas follement innovant, du coup...
Si, au moins, la mise en scène venait nous époustoufler. Mais même pas. Attention, hein, ne nous faites pas dire... C'est bien fait, évidemment. Mais ça ne nous scotche pas. Tant pis. Alors, on se raccroche à l'atmosphère distillée. Il flotte, dans Elle, quelque chose de malsain, d'ambigu et de sombre. Les gentils le sont-ils tant que ça ? Et puis pourquoi les méchants sont-ils méchants, tant qu'on y est ?

Parfaite maîtrise psychologique

A gauche, Isabelle Huppert. A droite, un bout de cul.
Psychologiquement, c'est assez parfaitement maîtrisé. Las, la construction des personnages privilégie le fond à la forme. On s'attache à découvrir leurs failles, leurs tensions et pulsions inavouées. Mais, en revanche, on n'arrive pas à s'émouvoir de leur enveloppe, leur paraître. Marrant, d'ailleurs, de dire cela quand, tant de fois, on hurle le contraire... Si la complexité des sentiments est excellemment mise en lumière, on reste sur notre faim, malgré tout. La faute aux trop grandes facilités du scénario. Le rôle incarné par Virginie Efira est à ce titre exécrable. Propre à tout foutre en l'air.



Bilan : On peut s'en passer - Moyen - A voir - Excellent
Note : 10/20

22 mai 2016

Julieta, du grand art psychologique, mais avec un rythme trop lent

Almodovar livre une fois de plus une ode aux femmes. Il le fait bien sûr avec talent, mais dans un cadre très classique qui s'avère déroutant. Et un peu décevant aussi, finalement.


Almodovar excelle dans l'art de la maîtrise psychologique, la manière de faire ressentir les émotions de ses personnages. Ce n'est pas nouveau, mais cela éclate dans Julieta. Pour autant, le classicisme de la réalisation donne à son film un rythme un peu plan-plan, troublant.

Le talent d'Almodovar pour sublimer ses actrices

Si l'on s'attache à cette pauvre Julieta, qui nous fait le récit, poignant, de sa vie de mère abandonnée, la construction narrative, en flash-back chronologique et linéaire, vient plomber l'ensemble. On a un peu l'impression d'une histoire rabâchée, déjà vue. Et seule l'excellence du jeu des actrices vient donner un coup de fouet au déroulement d'une intrigue finalement assez paresseuse.
En clair, et en attendant la remise des prix à Cannes, où le film est en compétition, si l'on attribue volontiers un prix d'interprétation au duo Adriana Ugarte (Julieta jeune)-Emma Suarez (Julieta... moins jeune dirons-nous), on ne donnera rien au bon vieux Pedro. Mais, en même temps, pour lui qui n'a eu de cesse, sa carrière durant, que de justement mettre en avant ses actrices, pas sûr que ce soit finalement un crève-coeur.

Lent et contemplatif
Quand Julieta, 50 ans, écrit l'histoire de Julieta, 30 ans.

Le film s'ouvre sur une Julieta quinquagénaire, affairée en plein déménagement pour suivre son compagnon au Portugal. Elle semble épanouie, bien dans sa peau. Las, une rencontre fortuite, dans la rue, vient mettre à bas cette belle pseudo assurance. Une amie d'enfance de sa fille Antia lui dit qu'elle a vu cette dernière il y a une semaine. Pour Julieta, qui n'a plus de nouvelles d'Antia depuis plusieurs années, c'est un grand choc. Toutes ses souffrances enfouies resurgissent d'un coup. On n'échappe pas à son passé, jamais.
Julieta, alors, se réfugie dans son cocon, et écrit le récit de sa vie. Le flash-back débute. Il nous donne à voir une Julieta jeune, qui a la vie devant elle, qui rencontre un homme, qui l'aime, en est aimée en retour, qui donne naissance à une fille et puis qui voit son destin lui échapper, petit à petit. Du grand art psychologique mais, d'un point de vue cinématographique, très lent et contemplatif. Franchement pas inoubliable.



Bilan : On peut s'en passer - Moyen - A voir - Excellent
Note : 11/20

22 avril 2016

Les meubles de Napoléon au musée de l'armée

Cela peut paraître anecdotique, mais cela fait quand même son petit effet. Les meubles de Sainte-Hélène, les vrais, sont exposés au musée de l'armée, à Paris. A voir jusqu'au 24 juillet 2016.


Il a dominé l'Europe. Fait trembler de vieux trônes vermoulus. Cela a duré quinze ans. Et puis, patatras, le voilà qui se retrouve exilé à 7500 km de la France, sur une île riquiqui de 122 km². Et du genre hostile, en plus : balayée par les vents, paumée au milieu de l'Atlantique, à 2000 km de l'Afrique, et plus de 5000 de l'Amérique du Sud...
Rajoutez un brin de mesquinerie britonne, avec des geôliers tatillons se refusant de lui donner le titre d'empereur pour ne le traiter qu'en simple général, et comprenez que Napoléon, puisque c'est de lui dont il s'agit, maugrée un peu à Sainte-Hélène. La postérité valait bien quelques années de tourments, cela dit.

Les meubles de Sainte-Hélène à Paris
L'impérial popotin s'est posé ici.


Le musée de l'armée, aux Invalides, s'intéresse justement à cette Conquête de la mémoire avec son Napoléon à Sainte-Hélène. Une jolie pépite pour qui aime la petite histoire. Et une sacrée aubaine à saisir, aussi, car on y trouve exposées les plus belles pièces de Longwood House, rapatriées en France pour restauration. Comme la plupart d'entre nous n'auront jamais l'occasion d'aller là-bas, autant en profiter, non ?
Après, évidemment, il faut être un minimum sentimental et romantique. Capable de s'extasier sur un pauvre fauteuil juste parce que l'impérial popotin s'est posé dessus... On le confesse (sans mauvais jeu de mot, ce n'est pas notre genre) (comment ça, si ?), c'est pile poil notre cas. Bon, sans verser de larmes non plus, faut pas exagérer. Mais la "reconstitution" des salles de la maison fait son petit effet, malgré tout.

Un semblant de vie de cour

Ci-dessus, l'impériale tenue d'intérieur.
Qui n'est pas sans rappeler
Marie-Pierre Casey.
Le buste du roi de Rome, son fils, par exemple. Napoléon le fait venir spécialement à Sainte-Hélène pour adoucir son exil. Il le place en majesté et passe de longs moments à le regarder, mélancolique. Car les journées sont longues là-bas. "Que dire, que faire que ce que l'on a déjà tant de fois dit et fait ?", s'interroge ainsi l'un des pauvres hères qui accompagne l'empereur déchu.
Ils ont pour nom Las Cases, Gourgaud, Bertrand, Montholon ou encore Ali. Ils sont en famille, avec femme et enfants, pour faire paraître, si loin des palais parisiens, un semblant de vie de cour. C'est pathétique à souhait. Souvent ridicule, aussi. Mais c'est ainsi. L'empire demeure. Napoléon règne sur sa maison à défaut de le faire sur l'Europe...

Travailler à la postérité pour tuer le temps

Il met à profit le monotonie des journées pour ressasser son épopée. La coucher sur le papier pour assurer sa gloire à jamais. Las Cases est là pour cela. Il en tirera son fameux Mémorial de Sainte-Hélène. Mais Napoléon ne fait pas que dicter. Ce billard, là, ne lui sert pas à jouer - il déteste ça - mais à déplier ses cartes pour mieux se souvenir de ses batailles. Et puis, parfois, l'inspiration lui vient. Il se jette alors sur tout ce qui peut servir de papier et déroule ses idées, d'une écriture nerveuse : ici, sur cette carte à jouer par exemple.
Mais voilà que, bientôt, la maladie le rattrape. La baignoire est alors son refuge. Là, il trouve un peu d'apaisement. Y reste des heures. Puis le mal s'aggrave, et c'est le lit qui l'attend. Un simple lit de camp, rudimentaire. C'est là qu'il meurt, le 5 mai 1821. Nous sommes un samedi. Il est 17h49. Comme il est de coutume, on arrête la pendule qui se trouve dans sa chambre. Et elle est là, au musée de l'armée, cette pendule. Toujours arrêtée à cette fatidique heure.

Masque mortuaire et pendule arrêtée
L'impérial masque mortuaire.


A côté, le masque mortuaire, effectué dans la foulée. Derrière, le lit. Celui-là même où il est mort. La légende du bonhomme est telle que ce meuble minable est devenu un morceau d'histoire. Il est d'ailleurs fascinant de voir que, même si l'on n'est pas adepte de ce genre de sentimentalisme - je veux dire : on est déjà passé devant la tunique de Saint-Louis, à la cathédrale de Paris, sans entrer spécialement en transe - cela fait son oeuvre. Et assez intensément encore.

Napoléon à Sainte-Hélène, la conquête de la mémoire
Musée de l'armée
Invalides
Jusqu'au 24 juillet 2016

10 avril 2016

Quand on a 17 ans, le grand retour de Téchiné

Filmer des émois adolescents n'est jamais facile. A fortiori quand ces sentiments flirtent avec une amitié particulière. Téchiné, qu'on avait un peu perdu de vue, revient à ses premières amours, avec Quand on a 17 ans. Un joli film.


Aux Etats-Unis, on a les films à Oscar. En France, ceux à César. Dans le premier cas, c'est la transformation physique que l'on salue. Dans le second, le jeu des regards, des non-dits. On caricature un peu. A peine. Tout ce que l'on veut dire c'est que Quand on a 17 ans brille par le jeu de ses acteurs, les sentiments qu'ils distillent.

Cette si belle capacité à filmer les sentiments

Marrant, d'ailleurs, de voir que Téchiné, décidément, se distingue par sa capacité à filmer les émotions, bien plus que par celle de poser sa caméra, faire de jolis plans. Qu'importe : c'est un talent qui n'est pas donné à tout le monde. Et c'est un talent, surtout, qui se confirme pleinement ici. Car boudiou, il faut avoir un coeur de pierre pour ne pas être touché par ce film.
Quand on a 17 ans met en scène Damien, (Kacey Mottet Klein), fils de militaire qui vit avec sa mère médecin (Sandrine Kiberlain) quelque part dans la montagne. Damien, au lycée, souffre visiblement. Il est bon élève, mais peine à s'intégrer en classe. Surtout auprès de Tom (Corentin Fila), le grand métis solitaire qui l'intrigue tant.
Mais quel est d'ailleurs ce sentiment étrange qu'il éprouve, envers ce garçon ? De la haine ? De l'attrait ? Et si c'est de l'attirance, est-elle physique ou intellectuelle ? Ami, ennemi... amant ? C'est si difficile à dire, à cet âge-là. Et comme Tom, à sa manière, semble traverser des mêmes émois, voilà nos deux gars qui, tels des mômes tirant les couettes d'une fille en maternelle, se mettent à se chercher des noises, sous fond de regards de biais, aussi scrutateurs que volés. Quelque chose, assez sublime, entre violence et amour naissant...

Un César pour Kacey Mottet Klein
Un homme, un homme, chabadabada chababada.

A ce petit jeu, franchement pas facile à incarner, les deux acteurs, Kacey Mottet Klein et Corentin Fila s'en sortent à merveille. On sent le trouble en eux, la confusion des sentiments. C'est touchant, émouvant. Beau et terrifiant à la fois. Tout juste si, parfois, malheureusement, Téchiné se laisse quand même aller à la facilité. On pense par exemple aux rôles périphériques, flirtant avec la caricature : le comportement de la mère (Sandrine Kiberlain) est assez peu crédible dans certaines de ses réactions. C'est embêtant, mais ce n'est pas grave. On en fait aisément abstraction.
Plus embêtant : la fin, un peu facile, longuette, qui vient rompre un peu le charme romantique de ces adolescents en recherche d'eux-mêmes. Là encore, ce n'est pas grave : la beauté des sentiments demeure. Elle est belle. Elle émeut et touche en plein coeur.


Bilan : On peut s'en passer - Moyen - A voir - Excellent
Note : 13/20

06 avril 2016

Five, film de potes qui vaut pas tripette

On espérait un film de potes grandiose. On en a juste un... quelconque. Five, en dépit d'un bon esprit de camaraderie, peine à nous embarquer au milieu de cette bande de cinq colocataires un brin timbrés.


Vous trouvez la bande-annonce attrayante ? Vous avez raison. Seulement, le rythme qu'on y voit insufflé ne se retrouve pas dans les longueurs du film... Cela manque de liant. De tenue. C'est drôle, certes, mais seulement par intermittence. Fin quand ça veut. Lourdaud le reste du temps. Des nombreux films de djeuns et de potos, Five est loin d'être le meilleur.

Un film du dimanche

Après, reste malgré tout une impression générale de légèreté intéressante. C'est frais. Et si cela ne fait pas forcément un bien fou, ça ne fait pas de mal non plus... Allez, mouillons-nous : Five est un bon petit film de dimanche après-midi. Pluvieux, le dimanche. Et hivernal. En lendemain de cuite...
Comme son titre l'indique, Five raconte l'histoire de cinq amis d'enfance qui, rêve ultime, se mettent enfin en coloc'. Comme dans tout groupe, il y a un leader. Son prénom ? Samuel (Pierre Niney). Fils de riche, Samuel, fou de théâtre, fait semblant de suivre des études de médecine pour que papa continue à payer le loyer.

Sympa mais très très léger
Yeaaaaaapaaaaah, le film est fini...

Las, évidemment, un brin d'herbe va venir enrayer cette jolie mécanique. Et, en parlant d'herbes, c'est la solution que trouve Samuel pour continuer à être le héros de ses potes : vendre joyeusement de la beuh. Vous voyez venir le truc ? Ces cinq potes, engagés dans une même galère, vont-ils être réunis, ou plutôt désunis ? S'entraider ou se déchirer ? Rhoooooo le suspense est à son comble, c'est terrible...
De ce postulat d'un grand classicisme, Five ne se sort qu'assez modestement... Cela ne tient que par ce sentiment de franche camaraderie qu'on sent sincère entre les cinq personnages. C'est un poil léger pour en faire un film inoubliable.



Bilan : On peut s'en passer - Moyen - A voir - Excellent
Note : 09/20